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Les leçons de Katrina, par Thierry de Montbrial LE MONDE | 21.09.05 | 13h22 • Mis à jour le 21.09.05 | 13h22 a tragédie du cyclone Katrina sera lourde de conséquences à différentes échelles temporelles. Quoique la tentation soit toujours forte de privilégier le court terme, je commencerai par examiner le long terme, c'est-à-dire à l'horizon d'une ou deux générations, au-delà de quoi tout essai de prévision se perd inéluctablement dans les sables. Ce que cette catastrophe vient d'abord nous rappeler, c'est la petitesse des sociétés humaines pas seulement des individus devant les forces de la nature. A vrai dire, il n'y a pas d'année où quelque drame ne se produise quelque part dans le monde et ne nous maintienne en éveil à cet égard : cyclones, tremblements de terre, raz de marée... Mais, la plupart du temps, ces drames se produisent dans le tiers-monde, victime de toutes les malédictions. Récemment, le tsunami de décembre 2004 a fait exception, non pas territorialement, puisque les zones affectées appartiennent bien au tiers-monde, mais en raison du nombre élevé de victimes provenant des pays riches. Avec Katrina, c'est l'Etat le plus riche du monde, l'unique superpuissance de la planète, pénétrée de son écrasante supériorité tant économique que militaire, que le destin a frappé. Et ce pays-là s'est trouvé aussi désemparé, aussi impuissant que la Thaïlande, l'Inde ou le Sri Lanka dans des circonstances comparables. D'où plusieurs leçons qu'il importe de tirer rapidement si l'on s'intéresse au développement durable de l'humanité. La première est une vérité universelle : face à l'émergence brutale d'une situation complexe, la capacité de réaction d'une société humaine est à la mesure de son degré de préparation. Cela vaut pour les catastrophes naturelles comme Katrina ou le tsunami de décembre, mais aussi pour les guerres. Par exemple, la guerre civile yougoslave des années 1990 n'ayant pas été davantage prévue que l'effondrement de l'Union soviétique qui en avait été la cause, la communauté internationale a été prise au dépourvu. Elle s'est donc trouvée incapable de réagir rapidement de façon ordonnée, d'où les horreurs qui se sont ensuivies. Deuxième leçon : les déchaînements naturels continueront de se produire, indépendamment de toute cause humaine, particulièrement avec les mouvements de l'écorce terrestre ou les turbulences du climat ; mais il est hautement vraisemblable que les déchaînements anthropiques, c'est-à-dire provoqués involontairement par l'activité humaine, vont se multiplier. Certes, rien ne permet d'affirmer que Katrina appartient à cette catégorie. Ce drame n'en doit pas moins être considéré comme un avertissement, en particulier pour les pays, comme les Etats-Unis ou la Chine, qui tendent à traiter par le mépris l'accélération du changement climatique. Il y a là un véritable défi pour la gouvernance de la planète dans son ensemble : qui dit mondialisation dit multiplication des problèmes dont la solution ne peut être que mondiale. Puisque les Etats-Unis se trouvent actuellement et pour au moins encore quelques décennies dans la position de leader, il leur appartient d'exercer leur responsabilité historique dans ce domaine. Enfin, troisième leçon, aussi bien la réaction face aux catastrophes naturelles que leur prévention lorsqu'elle est possible doivent être considérées comme des problèmes internationaux de dimension mondiale. La remarque ne vaut pas seulement pour les soubresauts de la terre ou de l'atmosphère, mais aussi pour les fléaux comme les pandémies (sida). Voilà pour le long terme. L'apprentissage de nouveaux modes d'organisation politique prendra du temps, car il s'agit de problèmes dont les solutions ne sont évidentes sur aucun plan. Leur niveau de complexité n'est pas moindre que, par exemple, la conception et la réalisation d'une mission humaine sur la planète Mars. Mais on peut étaler sans inconvénient la conquête spatiale sur quelques décennies, tandis que les prochaines générations auraient raison de ne pas pardonner notre incurie vis-à-vis de notre propre planète. Venons-en au court terme. Sur le plan de la politique intérieure américaine, l'effet immédiat de Katrina est évidemment de mettre à mal le second mandat de George W. Bush, lequel pourrait payer le prix de ses erreurs lors des élections (midterms) de 2006. Du point de vue de la politique internationale dans son ensemble, les conséquences concernent la capacité d'action des Etats-Unis et l'économie mondiale. Avant même que la Louisiane et le Mississippi ne se trouvent bouleversés, l'enlisement américain en Irak faisait de plus en plus sentir ses effets en réduisant la marge de manoeuvre de la politique étrangère américaine. Par exemple, Washington a dû renoncer à une attitude de fermeté vis-à-vis de la Corée du Nord, et la crédibilité de ses menaces contre l'Iran s'est progressivement affaiblie. Avec les élections en Afghanistan, on voit bien que la guerre contre les talibans est loin d'avoir apporté la démocratie dans ce pays. Et l'on pourrait multiplier les exemples. Aujourd'hui, les citoyens américains constatent que non seulement leurs boys sont mobilisés en Irak pour des objectifs peu lisibles ou tout au moins peu réalistes, mais encore et surtout que cette mobilisation a gravement compromis la sécurité intérieure du pays. On doit donc s'attendre à une pression accrue pour une réduction rapide des forces américaines en Irak, en attendant le retrait total. Bien que toute prévision concernant la structure politique future en Irak soit hasardeuse, une chose est certaine : le rêve démocratique des néoconservateurs s'est définitivement évanoui, pour le meilleur (par rapport à Saddam Hussein) ou pour le pire. NÉGOCIATION DIRECTE En Iran, tout permet de penser que l'ayatollah Khamenei et le président Ahmadinejad se frottent les mains. Ces dirigeants savent que George W. Bush est désormais trop faible pour lancer une attaque même limitée contre eux, d'autant plus qu'ils peuvent compter sur le soutien de la Russie et de la Chine dans le cas où Washington voudrait porter le dossier nucléaire devant le Conseil de sécurité des Nations unies. L'hypothèse la plus vraisemblable est, tôt ou tard, une négociation directe entre Washington et Téhéran. Quant à la conjoncture économique mondiale, les projections s'assombrissent. L'envolée des prix du pétrole n'a pas, jusqu'ici, significativement freiné la croissance américaine. Celle-ci se poursuit grâce au dynamisme toujours impressionnant des entreprises, mais avec un taux d'épargne nul. Or, aux dizaines de milliards de dollars que les Etats-Unis dépensent chaque année pour entretenir leurs armées en Irak, vont maintenant s'ajouter d'autres dizaines de milliards de dollars pour la reconstruction des zones ravagées. Qui peut croire qu'un choc macroéconomique de cette ampleur puisse rester sans effet, au niveau d'un ralentissement de la croissance et d'un retour de l'inflation, ou encore plus vraisemblablement d'une combinaison des deux ? Comme toujours dans les démocraties, les perspectives économiques pèsent d'un poids particulièrement lourd dans les périodes électorales, ce qui rajoute un facteur d'incertitude en ce qui concerne le renouvellement du Congrès en 2006. George W. Bush a devant lui trois années pleines pour présider aux destinées de l'Amérique. Même affaibli, il dispose encore des moyens considérables que lui donne sa position de chef du premier Etat de la planète. Saura-t-il en faire usage pour tirer, positivement, les leçons du cyclone ? Que sortira-t-il du grand débat qui commence à se développer aux Etats-Unis à la suite de ce cauchemar ? Une désillusion de plus pour le monde dans son ensemble, ou une raison d'espérer ? Thierry de Montbrial pour "Le Monde" |
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